La nuit de la Toussaint, une montagne aux Philippines s'illumine pour ses morts
Dans un cimetière de montagne des Philippines, archipel majoritairement chrétien, se tient une cérémonie unique et mystérieuse à la mémoire des morts: de minuscules feux de camp en bois de pin brûlent toute la nuit, transformant la colline plongée dans le brouillard en un vaste autel lumineux et parfumé.
Le Panag-aapoy ("allumer un feu") se tient à la Toussaint dans la ville touristique de Sagada, au nord de la grande île de Luçon, depuis 122 ans, explique Winston Garlejo Menong, directeur de l'Église épiscopale Saint Mary the Virgin, propriétaire du cimetière.
Alors que la nuit tombe et que l'obscurité recouvre les quatre hectares du champ de sépultures, une lueur sépulcrale apparaît, les feux brûlant pour plus de 2.000 défunts.
Les habitants animistes de la région montagneuse de la Cordillère n'ont adopté le christianisme qu'après la cession des Philippines par l'Espagne aux États-Unis en 1898, quatre siècles après l'évangélisation par des missionnaires catholiques espagnols des populations côtières locales.
Les missionnaires protestants américains ont encouragé les habitants de Sagada à enterrer leurs morts et à allumer des bougies sur leurs tombes, souligne Winston Menong.
"Selon notre conception de la Bible, le Christ signifie la lumière", déclare-t-il.
Que ce soit avec des bougies ou des bûchettes de pin, à Sagada, allumer une flamme revient à "accueillir la présence du Christ parmi nous, partager une communion avec nos proches disparus", explique-t-il.
- Respecter les limites -
Les premiers chrétiens de Sagada brûlaient du bois de pin parce que les bougies étaient coûteuses et que leurs flammes s'éteignaient facilement avec le vent, contrairement à la combustion des pins aromatiques, riches en sève, explique à l'AFP la responsable du tourisme de Sagada, Maria Teresa Abad.
Cette pratique rappelle la combustion d'encens dans les rituels bouddhistes.
Cybil Domoguen est revenue à Sagada cette année avec son père et un fagot de bâtons de pin de 51 centimètres pour honorer ses grands-parents qui l'avaient élevée là-bas.
"Si une tombe n'a pas de visiteurs, on s'assure d'allumer quelques bâtons pour elle", explique à l'AFP cette enseignante de 31 ans.
Comme d'autres participants à la cérémonie, elle éprouve des sentiments mitigés face à la présence touristique croissante. "L'an dernier, des touristes nous prenaient en photo, ce qui était gênant", ajoute-t-elle.
"Nous n'avons aucun problème avec les inconnus tant qu'ils respectent les limites", soutient-elle.
- Cercueils suspendus -
Les habitants de Sagada n'ont pas toujours allumé des flammes pour leurs morts, ni même enterré ceux-ci. Avant l'arrivée des missionnaires, la pratique privilégiée consistait à suspendre les cercueils aux parois des falaises ou à les coincer à l'entrée des grottes, une coutume qui n'a complètement disparu qu'en 2010, précise Mme Abad.
Certains de ces "cercueils suspendus" sont encore visibles sur les falaises proches de Sagada. "Les croyances traditionnelles en matière de sépulture associent les grottes et les lieux d'inhumation en hauteur au passage de l'esprit vers le royaume des ancêtres", ce que l'enterrement entraverait, explique-t-elle.
Cela présentait aussi l'avantage de protéger les dépouilles des animaux sauvages et des inondations.
Avec le temps, le Panag-aapoy et les cercueils suspendus sont devenus des attractions touristiques majeures, au grand désarroi des habitants.
L'Église et les autorités locales ont depuis pris des mesures pour protéger le patrimoine culturel de la région.
Les nappes de pique-nique et la photographie par drone ont été interdits, et les touristes bruyants, téléphone portable en main, sont tenus à bonne distance des tombes et sont priés d'observer un silence respectueux.
"Le Panag-aapoy est une tradition culturelle sacrée, PAS un festival ni un événement touristique", a déclaré le ministère philippin du Tourisme dans un avis publié pour la saison.
"La solennité de la pratique se perdait", a déploré M. Menong avec un soupir. "Cela tournait au spectacle de marionnettes".
Rex Refuela, un touriste de 46 ans venu de Manille, dit comprendre la nécessité de faire preuve de respect.
"Il est acceptable d'imposer quelques restrictions pour préserver et maintenir la solennité", confie-t-il à l'AFP, ajoutant: "c'est d'une beauté absolument incroyable".
V.Zimmermann--VZ